
Quand elle se lève le matin, le jour s’étend pâle sur les bouts d’herbe gelée. L’air est électrique de froid. Cela lui met le sourire aux lèvres quand l’oxygène s’embue au seuil de sa bouche. La tête lui tourne, ça tape comme un tambour qui résonnerait trop fort. Elle balance les talons sous le lit et enfonce ses pieds dans le moelleux des grosses chaussures laquées noires, vestige d’essais un peu hippies, le seul qu’elle ait gardé. Les bas rouges qui dépassent n’en paraissent que plus fragiles, jambes de porcelaine dans un écrin d’éléphant. Le béret noir. Les gants coupés pour que les ongles se pavanent. Si c’est pas réfléchi tout ça, elle en soupirerait presque, tiens.
Une vérification dans la glace de l’entrée, masquée par l’ombre du porte manteau. Pas de doute : pour le teint de Monica Belluci, il faudra repasser.
Dans le métro, elle écoute des mélodies scandinaves pour se donner des illusions nordiques. La rame sent l’habitude. Elle, Truth de Calvin Klein. Elle choisit les parfums en fonction de leurs noms, comme le vin.
L’entrée en ville se fait dans un brouhaha de gens qui se dépêchent vers leur quotidien. Elle monte le volume de son i-pod et suit d’un œil détaché le ballet grotesque de la foule qui s’agite maintenant sur fond insonore, comme dans les vieux films de guerre muets. Elle se laisse emporter par le flot, vers sa destination. Sa caverne. Son île. Son Neverland à elle. L’endroit qui, à lui seul, lui permet de tenir et de rire, de garder des jardins secrets plein les yeux.
Le calendrier indique le 1 décembre. Et le 1er de chaque mois, pour June*, c’est jour de librairie.
La haute porte coulisse son verre et s’efface pour la laisser entrer. Autant le dire, l’endroit est trop clair, trop net, trop grand et dans tout ce trop, il y a un peu de l’âme des mots qui se fait la malle. Mais il en reste assez pour mille voyages. Alors elle soupire d’aise dans son écharpe à rallonge et ses cils papillonnent : ce mois, le 1er tombe un lundi, les gens travaillent, les allées sont presque désertes. Un tête à tête entre elle et les quatrièmes de couverture. Elle glisse entre les rayons, le cœur à l’abordage. Les tapis feutrent ses pas et elle laisse courir ses doigts de titre en titre, pensant furtivement qu’elle rêverait d’apprendre à lire en braille, juste pour le plaisir du toucher. Entre deux livres, elle passe sa langue sur ses lèvres et si quelqu’un l’observait, il la trouverait un peu obscène dans cette humidité qu’elle partage avec la poussière des pages. D’ailleurs son souffle s’emballe un peu, comme dans un corps à corps, quand la fièvre et le plaisir impriment un nouveau rythme à la veine du cou.
Volatile, éphémère maîtresse, June palpe, pèse et repose ses mots amants. Elle butine des morceaux de phrases, autant de portes entrebâillées sur des mondes inconnus.
Boudant les romans policiers, elle s’attarde sur les récits de voyage, hésitant une énième fois à craquer pour un Nicolas Bouvier. Son regard s’alanguit le long d’une édition de luxe des Poésies de Mallarmé, alors que, déjà, ses mains se baladent sur la correspondance croisée de Rilke et de Lou Andreas-Salome. Son âme de petite voyeuse a un faible pour les lettres, celles qui ouvrent des brèches dans les mythes des grands écrivains. Elle tergiverse. Faire des choix n’a jamais été son fort. Opter pour l’un, c’est évincer l’autre. Fidèle aux dogmes tacites de sa génération, June veut tout sans renoncer à rien et l’idée ne l’effleure pas que ce qu’elle nomme joliment Absolu n’est au fond qu’un caprice.
Elle soupire langoureusement et un vieil homme à côté d’elle s’excuse en bafouillant, à croire qu’il l’a surprit à moitié nue.
Les livres allemands l’attirent un instant. Stein bedeutet Liebe, une nouvelle parution sur la liaison entre la jeune Regina Ullmann et le psychiatre Otto Gross dans
la Munich décadente d’un vingtième siècle balbutiant. Essayant diverses sonorités sur les lèvres, elle s’interroge sur une possible traduction. Sa préférence irait à un très peu littéral Quand je dis pierre je dis amour, puisqu’il est question de psychanalyse. Mais on tranchera probablement en la faveur du très banal Pierre veut dire Amour, s’extasiant sur la polysémie de « pierre », alors que « stein » n’évoque que le roc, le caillou, sans prétendre à un quelconque prénom d’homme. Moqueuse, elle remet le récit en place. Au vu de ses rêves du moment, ce n’est peut-être pas la peine d’en rajouter. En vitesse elle l’estampille « trop grand danger d’identification » et s’ébroue les reins de pensées illicites.
À quelques pas de là, la cathédrale lui sonne les cloches. Les montres avancent, la terre tourne, le sablier crache ses grains de sable sans prendre de gants. June envoie balader ses rêveries et dit finalement « oui » au dernier Murakami. Un bout d’Asie au creux de la paume, elle ajoute un García Marquez, pour le titre, Mémoire de mes putains tristes. Ce sera deux pour aujourd’hui, deux à lire devant un café au lait, alors que la neige n’en finit pas de tomber sur la ville. Les pages qui se tournent flocon par flocon.
Pleine d’un désir d’avant l’amour, elle passe en caisse. Carte bleue contre bouts d’ailleurs, l’échange est honnête. Elle sait bien qu’il n’y a que dans les mots qu’elle peut faire vivre toutes ces femmes qui naissent en elle, au détour des jours qui passent. Que ça qui recolle tous les morceaux de la mosaïque en miettes.
Alors franchement, elle trouve que c’est pas cher payé.
* Ndlr : Anaïs. June. Pour ceux qui savent : Ben oui, les doubles dans les miroirs faut bien que ça serve à quelque chose.