T’as quatorze ans, elle en a treize, elle a des nattes à faire pâlir d’envie la petite fille aux allumettes et elle te regarde d’un air bêcheuse et elle dit : « ben non ».
« Ben non », ça veut dire, non tu ne viendras pas à mon anniversaire ni à celui d’Alexandra, parce qu’Alexandra c’est ma copine, donc pas la tienne, et puis non tu fais pas partie de notre groupe et pas partie de notre univers de rire, de petits mots complices glissés pendant les cours et de chuchotements dans l’oreille avec la main devant. Pour bien protéger, pour bien cloisonner, pour bien montrer que « tu n’en es pas » pauvre idiote et que tu n’en seras jamais, alors elle cligne des yeux et elle soupire l’air de dire, je suis désolée mais je peux vraiment rien pour toi, t’es décidemment trop pas comme nous, trop pas assez cool, pas assez jolie, pas assez adulée des garçons qui déjà se voit tirer les nattes vers le bas, vers leur bas, vers…. Bref, tu seras jamais une femme comme nous. Et toi tu montres pas tes larmes et tu te dis que forcément ça va te hanter et que tu te vengera un jour, sur d’autres nattes, à couper dans son sommeil par exemple, ou alors tu deviendras coiffeuse et tu teindras toutes les nattes du monde en vert ou en bleu, et puis, puisque c’est comme ça tu deviendras intelligente et tu les désincarneras à coup de livres et
- et ça changera rien parce que t’en crèveras pareil, mais au moins t’auras les mots pour le dire.

