"Les femmes cherchent l'homme de leur vie, mais parfois il ressemble à l'homme de leur mort, c'est le même, parfois."
(Camille Laurens, Dans ces bras-là)
PS: Je pense que c'est également valable en inversant les sexes. Voilà.

Dans mes envies nocturnes, dans les images à refouler, à ranger pour l’hiver, dans les souvenirs qui s’accrochent à la peau et s’incrustent, dans le fond de mon ventre qui chavire, il y a Elle, aussi. Il y a sa peau féline, son parfum qui danse, ses hanches qui bougent et frémissent et invitent à rester. Il y a nos rires d’enfant et ses ongles dans ma chair, il y a se découvrir en miroir, toucher le si semblable et l’autre à la fois. Dans la nuit ses mains glacées et son souffle qui écoute, bataillant avec une énième insomnie.
Au fond de ma gorge, comme un bonbon mal avalé, je garde des mots comme des non-dits. Elle avait été une reconnaissance, un cœur jumelle de ma fêlure. Comme à une sœur un peu incestueuse, j’aurais voulu lui dire de ne pas s’éloigner.
Nous avions eu si peu de temps, et le carrefour des chemins était trop proche, comment retenir encore un peu de ce que j’avais cru partager ?
Dans ses yeux couleurs marines, tantôt écume ou corail vert, j’avais vu de douces lueurs arrimées aux jours fanés. Et quand nos corps se rencontraient, tendre duel à peine caché, une larme tremblait dans ma poitrine, de savoir qu’elle allait gagner.
Mais, en pensant à Elle, en cherchant des mots pour expliquer, ce n’est plus mon échec que je vois. Sous mon regard défile bien plus son sourire en cadeau, écureuil étonné et sautillant d’espoir, la faille immense qu’Elle dissimulait au milieu de mille et une nuits. J’entends encore les murmures et les sourdes douleurs qu’Elle confiait parfois, autour d’un liquide ambré.
Sa voix me manque. Son cœur aussi. Et ses cheveux couleur d’été.
J’aurais voulu lui demander de rester en lisière de ma route. Parce que les vraies rencontres se font rares, et que les corps ne sont pas tout. Parce que certaines histoires ne se racontent pas et qu’Elle portait des morceaux de ma vie en bandoulière.
Parce que je lui souhaite tout le bonheur du monde. Et qu’un jour, si le soleil veut bien revenir, je brûlerais de partager le mien avec Elle.
Avant de l'écouter, un mot sur Camille Laurens: Lisez-là! Tout ce qu'elle écrit est magnifique, lumineux, juste, au point que ça en coupe le souffle et qu'on veut cesser de lire sur le champ, ne plus jamais s'aventurer à apprendre des choses sur nous, ces passions un peu médiocres qu'elle décortique, ces vrais sentiments, toujours voués à l'échec, ces rêves qu'on affirme ne pas avoir et qui hurlent la nuit.
Camille Laurens sait.
"L'ombre - Quelquefois, apercevant sur un chantier un ouvrier torse nu, en sueur, l'avant-bras qui essuie le front, le jean serré autour des hanches, des cuisses,
Quelquefois, croisant sur la route de belles limousines brillantes pilotées par des hommes énérgiques à qui les lunettes noires font une sorte de masque,
Quelquefois, découvrant à l'écran les épaules ou les yeux d'un acteur que le plan rapproché donne l'illusion de pouvoir embrasser,
Quelquefois, lisant un livre, haletant sous les ardents baisers de celui qui cherche sa bouche,
elle est prise d'un bref et honteux désir d'eux, dont elle sait pourtant qu'ils ne sont que des fantômes entrevus dans un pan de nuit hantée, exhibant pour elle leur éphémère puissance d'avant l'aube.
Mais l'homme, dans le déploiement de sa force illusoire, la comble quelquefois de ce qu'il lui suffit d'être: une apparence - une apparition."
(Camille Laurens, Dans ces bras-là)
La ville aux deux frontières, depuis quelques jours, se berce dans des heures printanières. Depuis le premier étage de la maison familiale, la vue verdoie et rayonne d'un soleil presque blanc. Je me sens las et forte à la fois. Les pièces résonnent de la voix chaude de Barbara qui, en boucle, me prie d'attendre que sa joie revienne...
Je suis seule. Quelques minutes pour moi, pour mettre de l'ordre dans les tourbillons de mots qui chiffonent ma tête. Cette après-midi, il faudra se battre, encore, pour le ramener vers un futur improbable. Il faudra répéter les mêmes choses, les mêmes mots, les mêmes phrases, très courtes, pour espérer qu'elles sauront trouver leur route dans le labyrinthe de son cerveau, pour espérer qu'un jour, tout cela n'aura pas été vain.
Je suis seule et je regarde vers l'avenir. J'ai des projets, enfin. Depuis mardi, des portes se sont entrebaillées, on veut bien me faire une place. Bien sûr on est loin encore des promesses. À moi, maintenant, de montrer ce que je vaux.
Je suis seule, profondément. La tristesse est là, mais la peur s'efface de jour en jour. Je connais la solitude, elle a rarement été une ennemie. Les jours à venir s'annoncent pleins de travail, d'organisation, de passé à laisser derrière moi. Du passé récent, du passé ancien. Des désirs inavoués dissimulés derrières d'amères déceptions. Des rencontres qui ne se feront plus, des voyages qui resteront imaginaires.
Je suis seule et peut-être est-ce mieux ainsi. Personne ne peut nous aider à nous libérer enfin, je l'ai appris. Des corps, je n'en manquerai pas. Quant aux mains qui soutiennent, quant aux mots qui accompagnent, réconfortent et adoucissent, j'attendrai d'être prête. Ce ne sera pas avant longtemps. Mais je ne serai pas impatiente. Un jour, peut-être...
D'ici là, j'apprivoiserai le silence.