À Aslé...
Dans les oreilles du Tchaïkovsky. Port de bras, demi-plié, relevé; grand plié et battements. À l’aune des silhouettes dans la glace, elle juge son corps. Trop d’arrondis dans les cuisses, une mollesse agaçante dans les bras. Elle aime sa nuque qui semble se briser à tout instant et le dos qui casse et cède sous l’entêtement de l’arabesque.
Elle entend son souffle jusqu’à la buée du miroir.
Le regard en armure, fixé loin devant, elle tente de décrisper sa main sur la barre. Il faudrait cesser les béquilles, trouver l’équilibre, oser un sans filet. Mais ses doigts s’accrochent. Rageuse alors, elle insiste sur l’en-dehors des cuisses, relève le coup de pied en pointe et grimace: l’orteil en sang à encore trinqué.
Mais la musique s’adoucit et elle épouse le tempo. Adagio des pensées en désordre. Le coton noir lui colle à la peau et dessine le futur de ses seins en devenir. Dans la douleur du corps qui se déplie elle se sent femme, déjà. Étoile à son envergure, peu de choses; à peine une bribe d’astre.
De la courbe du poignet elle traque le geste parfait et infime. Accrochée au face à face avec elle-même elle veut mettre ses membres échec et mat. Dompter. C’est à peine si elle entend la voix du professeur qui orage et tonne. Les éclairs d’orgueil dans sa tête sont bien plus effrayants.
Elle a les chevilles qui grelottent et la taille qui succombe. Mais la musique ordonne, intraitable, amie cruelle et amante exigeante.
Le cristal des notes caracole.
Et alors que son corps va la défier là où la douleur épouse la grâce, son sourire factice se fait papillon et s’envole, libre enfin. Bras en couronne et révérence, elle respire: un instant elle a touché le ciel.

