those were the days my friend
we thought they'd never end
we'd sing and dance forever and a day
we'd live the life we choose
we'd find and never loose
for we were young and sure to have our way
(mary hopkins)
Quelques jours passés dans des lieux souvenirs. Oubliant parfois les échéances qui s’amoncellent dans les jours à venir, j’ai déambulé le long des pavés, claquant des talons pour rythmer les flashes qui défilaient en prêt-à-porter derrière l’écran de mon visage fatigué.
Sur mes oreilles, j’ai fixé des mélodies que j’aime pour barbouiller la réalité du monde. De rue en rue, j’ai ainsi ravalé mes peurs dans la douce rage du fado, calqué ma nostalgie sur le chuchotement suave de Keren Ann, osant parfois un tango argentin ou un chachacha aux saveurs cubaines. Envahie, ma tête s’emmêlait de ce qui avait été, de ce qui pourrait être et surtout de ce qui ne serait jamais. J’étais comme une adolescente devant la glace d’une cabine d’essayage, drapée dans la robe qu’elle sait ne pas pouvoir se payer. Juste goûter l’impossible un instant, dans l’éphémère de l’image.
Parcourant les chemins tant de fois empruntés, je me suis souvenu des espoirs fous et des rentrées à cinq heures du matin, l’alcool au bord des lèvres et les yeux perdus dans l’aube brouillardeuse de ma ville d’études. Bras dessus bras dessous et les mains pleines d’amitiés couleur étoile - c’était l’époque où je confondais candeur et optimisme – j’allais de fous rire en promesse de toujours et je prenais pour argent comptant les châteaux en Espagne des autres.
J’ai revu les discussions enflammées autour des bouteilles de vin rouge, les cigarettes par dizaine, les flirts appuyés avec le barman, amusé des stratagèmes d’étudiants, toujours les mêmes, pour accéder à une ultime tournée gratuite.
De ces nuits si insouciantes, ma tête ne me présentait que des aquarelles impressionnistes, tachetées de souvenirs s’envahissant les uns les autres, mais l’éclair de bonheur était là, intact, immaculé sous le joyeux imbroglio de la mémoire.
Je me suis rappelé la neige qui faisait briller la cathédrale, amortissant le bruit des bus que je ratais sans cesse, parfois par jeu, afin de pouvoir arriver les joues rouges et brillantes, les cheveux mariés aux flocons et un gobelet de café insipide et brûlant dans la salle de cours, juste à l’heure, un sourire au coin des yeux. Je garde aussi le souvenir des après-midi passées aux terrasses des cafés, sur les rives des rues piétonnes, un livre à la main, toujours, pour graver chaque instant à coup de mots, pour parler avec mon meilleur ami de tel auteur, de tel mouvement, de telle idée. Puis dévier, très vite, et parler de telle copine ou de telle passante, critiquer et rire et parler de la dernière soirée ou du dernier film ou du dernier amour.
Ces quatre années s’entrechoquaient dans mon crâne et je savais bien qu’un jour il faudrait que je m’en détache, que je continue autrement, pas moins bien, pas mieux, juste autrement, ailleurs, juste un peu plus grande.
Je savais tout ça mais j’avais la musique dans les oreilles et des ébauches de larmes dans l’angle mort de mon regard, alors j’ai respiré très fort et je me suis dit que demain était un autre jour et que les deuils ça prend du temps, même quand il s’agit d’idées et pas de gens et puis j’ai resserré ma veste rouge autour de mes épaules. Bientôt, il ferait peut-être assez froid pour neiger.