Vendredi 22 décembre 2006
Elle se souvient, une fois cela l’avais prise plus violemment que jamais auparavant, ou plutôt non, ce n’est pas une question de violence, mais bien plus de décalage : la nature du décalage entre la réalité et ce qu’elle ressentait avait tout à coup changé et s’était muée en quelque chose de réellement inquiétant car sans précédent. Et elle s’était dit « voilà ». C’est maintenant. Elle avait pensé c’est comme ça alors, basculer de l’autre côté, franchir la limite, ça ressemble à ça, c’est comme une vague de coton glacé qui vous submerge, paralysante, immense, d’un bleu sombre mais transparent comme du verre. Elle s’en souvenait aujourd’hui comme si c’était hier, c’était il y a deux ans environ, un matin. Elle s’était levée l’angoisse au travers de la gorge comme un bonbon mal avalé. Tant pis, elle sait maintenant qu’elle survivra, il ne lui arrivera rien de grave. Elle se lève donc. Se doucher, l’eau froide pour la circulation du sang, elle a remarqué qu’elle a moins de vertige quand elle fait ça, oui, moins ces points noirs qui troublent l’équilibre et désaxent la réalité. Et puis le froid elle se sent vivre. S’habiller ensuite, sortir, affronter les gens dans la rue, au travail, être joyeuse jusqu’à y croire. Elle prépare ces affaires, voilà elle est prête, surtout ne pas trop penser, juste partir, faire passer cette journée cela va aller, ça a été hier et avant-hier aussi et en début de semaine elle s’est même sentie vraiment bien, elle se souvient. Voilà elle est dehors, il fait gris mais lourd, un peu orageux. Le tram, elle monte, ne pas regarder les gens, ils sont indifférents. Dès la deuxième station elle a de la peine à respirer. À la cinquième elle doit ouvrir le col de sa veste, puis l’enlever complètement. Pourquoi dit-on que la peur „monte“? La peur, la vraie prend la tête d’abord, la tête le cou la langue qui se fait lourde, le souffle court, la peur prend d’abord la tête ensuite le reste le cou la nuque qui se raidit les yeux qui s’affolent voient n’importent quoi, d’abord la tête puis la poitrine avec cet immense poids qui s’y pose, puis les mains qui tremblent les fourmillements tout au bout, comme un début de malaise, ça éclate en tout premier dans la tête et ça descend le long de la colonne, ça rampe, s’arrête au ventre, s’enroule, une vermine qui grouille autour des entrailles et tout qui s’avarie d’un coup, la tête a peur tout a peur, mais d’abord la tête le crâne les lèvres sèches la mâchoire raide, la tête puis la nuque la colonne le ventre le mains, les jambes ensuite qui flageolent qui lâchent qui ne portent plus rien. Non, la peur ne monte pas. Elle prend d’abord la tête. Donc elle en est à la tête et elle se dit, ça va aller, je vais réussir à la bloquer cette fois, et, dans un rire nerveux, une phrase comme ça, anodine, une phrase elle ne réfléchit pas vraiment, ça lui vient comme ça : tant que je n’ai pas peur de mes chaussures, je peux encore être sauvée ! Ça pourrait la faire rire, ça pourrait avoir un effet bénéfique, l’humour, l’autodérision, c’est bien connu, mais pas ce jour-là.
Ce jour-là, au contraire, c’est la phrase qui fait tout basculer. Elle se dit, tant que je n’ai pas peur de mes chaussures... et elle regarde ses chaussures, des basquets rouges, normales, elle les porte depuis quelques mois, elle les aime bien. Et elles lui sautent en pleine face. C’est rapide, c’est un seau d’eau gelée, un éclair de lumière et ses chaussures qui deviennent immenses, menaçantes, qui semblent prendre vie. Et elles lui sautent dessus. Pas physiquement bien sûr, non. Mais elles sont tout à coup, comment expliquer, c’est comme si subitement, elles se mettaient à dégager quelque chose, véritablement. Une intensité aberrante pour une chaussure, oui, cela pourrait faire rire, mais ce n’est pas drôle du tout, c’est affreux, elle a l’impression de perdre pied, de s’éloigner du monde qu’elle connaît, elle ne peut plus se raccrocher à rien et ses chaussures qui sont si grandes, si réelles, si vivantes. Elle jette des regards autour d’elle, personne ne bronche, elle essaye de se raisonner, de se reprendre, faire les exercices de respiration qu’on lui a appris, mais c’est beaucoup trop tard elle le sait. Il y a les gens et le tram et le ciel et le temps qui passe. Et de l’autre côté (mais de l’autre côté de quoi?) il y a elle et ses chaussures. Ses chaussures et elle. Et ce sentiment sans précédent de non-retour.
