Dimanche 31 décembre 2006

 

Pour l'année qui touche à sa fin, pour tout ce que cela suppose de désillusions mais de promesses aussi, je ne pouvais pas ne pas citer cette femme, encore.

"Parfois je me retourne et retrouve votre odeur et je ne peux pas continuer je ne peux pas continuer putain sans exprimer ce terrifiant ah putain cet effrayant ce blessant putain de besoin physique que j'ai de vous. Et je ne peux pas croire aue je peux ressentir ça pour vous et que vous, vous ne ressentiez rien. Vous ne ressentez rien?  /Silence/  Vous ne ressentez rien?  /Silence/  Et je sors à six heures du matin et me mets en quête de vous. Si mon rêve m'a indiqué une rue ou un café ou un métro je m'y rends. Et je vous attends.

 

(Sarah Kane, 4.48 Psychosis)

Pour ceux qui ne connaissent pas cet auteur, je conseille, à qui le peut, de lire ses pièce en anglais. Ou la traduction allemande (qui, de mon point de vue, rend bien mieux l'univers de Kane). Je la cite ici en français par commodité.

par anaïs publié dans : mots d'ailleurs
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Jeudi 28 décembre 2006

"Ce que j'ai pu m'enlaidir dans les complications affectives! Alors qu'il me fallait à tout prix, et vite, des certitudes sur ma capacité à être aimée. Trop roulée en boule sur moi-même /toujours dans la lune/ incapable de délimiter ce qui était encore moi et ce qui ne l'était déjà plus, où commençait le sentiment de l'autre, où s'arrêtait le mien, quand les autres pouvaient être blessés plus que moi-même... Je me laissais envahir par n'importe quoi tout en affirmant mes hautes exigences d'indépendances, en terrain miné. Je me faisais penser à une renarde obsédée par la seule idée d'entrer dans le poulailler, dès que j'y avais mis les pattes, mon obsessions unique était d'en resortir au plus vite, je voulais absolument faire partie, être acceptée, et en même temps, je ne supportais aucune appartenance, à peine intégrée dans un groupe je faisais tout et son contraire pour en être exclue ou m'enfuir, tout simplement." 

(A.-L. Grobéty, La Corde de mi)

par anaïs publié dans : mots d'ailleurs
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Jeudi 28 décembre 2006

Je n'ai pas pû poster depuis l'endroit où j'étais ces derniers jours. Vallée d'un autre temps, gêle et glace, et soleil éclatant, j'ai passé quelques jours dans les environs de mon lieu de naissance. Ce sont des contrées magnifiques, sauvages, un peu rudes, mais où les gens, en apparence du moins, savent encore s'entre-aider les uns les autres. J'ai passé d'excellentes soirées, avec des amis drôles, joyeux et au franc-parler parfois comique. Un seul manquait à l'appel. Mais il était dans tous les regards et dans tous les souvenirs évoqués. Cet homme, disparu depuis peu, m'a énormément marqué. Je voudrais beaucoup pouvoir aborder la vie avec une telle capacité au bonheur. Un jour que je n'allais pas très bien, il m'avait pris à part et m'avait dit:" tu sais, la vie, c'est relativement simple finalement. Toutes les choses qui te font plaisir et du bien, tu devrais les faire, peu importe ce qu'on en pense. Et le reste, surtout, laisse tomber."

 

Il avait bien raison.

 

Cette semaine de fêtes, contrairement à ce que je craignais, m'a fait beaucoup de bien. Elle m'a permis de clarifier un certain nombre de choses, dans ma tête et dans mon coeur. Oh, cela ne veut pas dire que la route est à présent tracée! Je sais bien que je prendrai encore beaucoup d'ornières et de chemins de traverse; mais, en tous les cas, je me sens forte de bonnes résolutions. Pas ces résolutions de fin d'année qu'on oublie, passé le 2 ou 3 janvier, non: des résolutions que je m'efforcerai de garder à l'esprit.

 

Pas pour me donner bonne conscience. Mais pour enfin vivre.

par anaïs publié dans : désir du jour
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Samedi 23 décembre 2006
 
 Le 7 décembre, une grande femme s’est éteinte. Après une lutte acharnée contre la maladie, la lente paralysie, l’enfermement au plus profond de soi parce que personne ne pouvait comprendre vraiment, après mille luttes contre des gestes toujours plus incontrôlables, contre des vexations toujours plus importantes, elle s’est finalement vu offrir une délivrance.
 
Hier, j’ai été, comme nombres d’autres personnes, lui rendre hommage. Je ne l’avais pas bien connu, mais j’avais tout de même pu la côtoyer pendant près de trois ans. Cela laisse des traces, des souvenirs, des amertumes et un peu de douce mélancolie. Hier, je me suis retrouvée en présence de plusieurs visages familiers qui avaient été mon quotidien il y a quatre ans. Étrange impression de se sentir happée par le passé. Tel sourire, ou tel autre, m’a fait chaud au cœur, tel regard un peu froid m’a rappelé les blessures anciennes. Mais surtout, ce sont tous les paysages de Hongrie qui me sont revenus d’un coup, à m’ôter le souffle.
 
Comme dans un rêve coloré, sans queue ni tête, assise tout au fond de l’église un peu froide, mille images me sont montées aux yeux. Les fous rire dans le train couchette en direction de l’Est, l’arrivée à Budapest, le froid transparent et la neige sur les toits-coupole ; l’appartement calfeutré et majestueusement bourgeois de la grand-mère de mon ami, les lourds édredons que nous repoussions pour faire violemment l’amour, le balcon en fer forgé sur lequel nous fumions des cigarettes roulées en cachette, l’âpreté du tabac hongrois et nos lèvres, glacées, qui se cherchaient. Les bains, bien sûr, dans la lumière dorée du soleil couchant et les regards des vieux joueurs d’échec qui reluquaient ma jeunesse sans vergogne. Et puis, ce matin du 1er janvier, lorsque après une nuit de vodka nous étions partis le long du Danube, dans la campagne, et que nous nous étions promenés longuement au bord de l’eau gelée.
 
Je me suis souvenue de tout ça, en effaçant les nuits de larmes qui avaient suivies, et, en croisant plus tard le regard amusé et tendre de cet homme que j’avais véritablement aimé, je me suis dit que j’aurais réussi au moins ça, un sourire reconnaissant devant une église. Un sourire qui voulait dire : « Je n’oublierai pas ».
par anaïs publié dans : échos du passé
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Vendredi 22 décembre 2006

Elle se souvient, une fois cela l’avais prise plus violemment que jamais auparavant, ou plutôt non, ce n’est pas une question de violence, mais bien plus de décalage : la nature du décalage entre la réalité et ce qu’elle ressentait avait tout à coup changé et s’était muée en quelque chose de réellement inquiétant car sans précédent. Et elle s’était dit « voilà ». C’est maintenant. Elle avait pensé c’est comme ça alors, basculer de l’autre côté, franchir la limite, ça ressemble à ça, c’est comme une vague de coton glacé qui vous submerge, paralysante, immense, d’un bleu sombre mais transparent comme du verre. Elle s’en souvenait aujourd’hui comme si c’était hier, c’était il y a deux ans environ, un matin. Elle s’était levée l’angoisse au travers de la gorge comme un bonbon mal avalé. Tant pis, elle sait maintenant qu’elle survivra, il ne lui arrivera rien de grave. Elle se lève donc. Se doucher, l’eau froide pour la circulation du sang, elle a remarqué qu’elle a moins de vertige quand elle fait ça, oui, moins ces points noirs qui troublent l’équilibre et désaxent la réalité. Et puis le froid elle se sent vivre. S’habiller ensuite, sortir, affronter les gens dans la rue, au travail, être joyeuse jusqu’à y croire. Elle prépare ces affaires, voilà elle est prête, surtout ne pas trop penser, juste partir, faire passer cette journée cela va aller, ça a été hier et avant-hier aussi et en début de semaine elle s’est même sentie vraiment bien, elle se souvient. Voilà elle est dehors, il fait gris mais lourd, un peu orageux. Le tram, elle monte, ne pas regarder les gens, ils sont indifférents. Dès la deuxième station elle a de la peine à respirer. À la cinquième elle doit ouvrir le col de sa veste, puis l’enlever complètement. Pourquoi dit-on que la peur „monte“? La peur, la vraie prend la tête d’abord, la tête le cou la langue qui se fait lourde, le souffle court, la peur prend d’abord la tête ensuite le reste le cou la nuque qui se raidit les yeux qui s’affolent voient n’importent quoi, d’abord la tête puis la poitrine avec cet immense poids qui s’y pose, puis les mains qui tremblent les fourmillements tout au bout, comme un début de malaise, ça éclate en tout premier dans la tête et ça descend le long de la colonne, ça rampe, s’arrête au ventre, s’enroule, une vermine qui grouille autour des entrailles et tout qui s’avarie d’un coup, la tête a peur tout a peur, mais d’abord la tête le crâne les lèvres sèches la mâchoire raide, la tête puis la nuque la colonne le ventre le mains, les jambes ensuite qui flageolent qui lâchent qui ne portent plus rien. Non, la peur ne monte pas. Elle prend d’abord la tête. Donc elle en est à la tête et elle se dit, ça va aller, je vais réussir à la bloquer cette fois, et, dans un rire nerveux, une phrase comme ça, anodine, une phrase elle ne réfléchit pas vraiment, ça lui vient comme ça : tant que je n’ai pas peur de mes chaussures, je peux encore être sauvée ! Ça pourrait la faire rire, ça pourrait avoir un effet bénéfique, l’humour, l’autodérision, c’est bien connu, mais pas ce jour-là.

 

 

Ce jour-là, au contraire, c’est la phrase qui fait tout basculer. Elle se dit, tant que je n’ai pas peur de mes chaussures... et elle regarde ses chaussures, des basquets rouges, normales, elle les porte depuis quelques mois, elle les aime bien. Et elles lui sautent en pleine face. C’est rapide, c’est un seau d’eau gelée, un éclair de lumière et ses chaussures qui deviennent immenses, menaçantes, qui semblent prendre vie. Et elles lui sautent dessus. Pas physiquement bien sûr, non. Mais elles sont tout à coup, comment expliquer, c’est comme si subitement, elles se mettaient à dégager quelque chose, véritablement. Une intensité aberrante pour une chaussure, oui, cela pourrait faire rire, mais ce n’est pas drôle du tout, c’est affreux, elle a l’impression de perdre pied, de s’éloigner du monde qu’elle connaît, elle ne peut plus se raccrocher à rien et ses chaussures qui sont si grandes, si réelles, si vivantes. Elle jette des regards autour d’elle, personne ne bronche, elle essaye de se raisonner, de se reprendre, faire les exercices de respiration qu’on lui a appris, mais c’est beaucoup trop tard elle le sait. Il y a les gens et le tram et le ciel et le temps qui passe. Et de l’autre côté (mais de l’autre côté de quoi?) il y a elle et ses chaussures. Ses chaussures et elle. Et ce sentiment sans précédent de non-retour.

 

par anaïs publié dans : échos du passé
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