Dimanche 23 novembre 2008
Dimanche soir, elle rentre seule, une journée passée à défier le temps. Humeur dominicale dans le salon d’une amie, couler de la paresse sur les heures, refaire du café et le verre de champagne pour fêter l’hiver.

Elle rentre par des rues déjà familières, prendre ce détour pour arriver plus vite. Derrière la gare il y a ce passage, elle l’a pris de jour déjà, à peine s’est-elle engouffrée qu’elle le regrette, mais elle continue presque par défi.

Sur sa gauche, le bâtiment de l’université de droit s’élève comme une immense coulisse, une lumière de fantôme depuis sa base et la coupole qui va se confondre avec le néant du ciel. La pierre brille d’un éclat méchant, jaune comme les yeux d’une bête sauvage. On entend à peine les voitures qui écrasent les restes de neige sur le bitume, le bruit des pneus dans le roulis de boue et d’eau, comme un gargouillement lointain.

Quelques flocons épars virvoltent, des graines de rêves égarés. Quand elle lève les yeux vers le ciel, elle s’étonne de voir tant de noir autour de la lueur blafarde des lampadères. Il y a quelques heures encore, la ville rayonnait de lumière.

Quelques pas encore jusqu’à son vélo laissé au coin d’une rue. Elle prend l’escalier du parking, ses talons résonnent, elle n’est pas tranquille. Elle pense à des films, à des histoires racontées. Les néons verts et rougeâtres n’arrangent rien, elle essaie de comprendre pourquoi ils sont là, certainement pas pour éclairer, pour dissuader peut-être, comme ses lumières bleus dans les toilettes publiques, pour que les épaves et les drogués ne viennent pas chercher de veine, pas ici, pas chez nous, pas dans cette ville: table rase. La Suisse est un pays propre, ne pas l’oublier.

Elle marche plus vite, trois étages, elle maudit sa paresse: elle aurait pu faire le tour de la gare, ne pas prendre le sous-sol, elle aurait pu être tranquille le long de la grande route, là où passent les bus.

Elle pousse la porte vitrée, reste à traverser le parc. Le silence se jette sur elle, la vue sur le reste de la ville est magnfique, quelques couples éparpillées sur des bancs en contre-bas, à braver le froid. Leurs ombres s’épousent, se rentrent dedans, d’ailleurs elle n’arrive pas vraiment à les distinguer des arbres qui se dressent en sentinelles de part en part de la place. Son souffle fait des nuages de buée devant elle, ses pieds sont un peu gelés dans les bottines aux lacets.

Elle le voit de loin, vague silhouette qui tranche dans la pénombre.

Les mains dans les poches, immobile, posté à l’endroit exact où elle doit passer pour sortir du parc. Elle respire profondément. Il a le droit d’être là, la nuit est à tout le monde, ne pas toujours tout de suite penser que. Il ne bouge pas, il ne fume pas, il ne téléphone pas, il est juste là, dans la nuit, la veste remontée sur le bas de son visage. Elle hésite, prendre un autre chemin? Elle ne connaît pas encore assez la ville, et puis elle ne veut pas avoir l’air bête, ne pas montrer sa peur, juste presser le pas, relever la colonne, claquer des talons plus fort, ne pas montrer le frisson le long de l’échine. C’est comme avec les chiens, non? Ils ne mordent que s’ils voient l’angoisse dans votre regard. Il faudrait passer devant lui et le fixer dans les yeux, mais elle n’ose pas, elle baisse la tête et apperçoit juste du coin de l’oeil que son bonnet sombre est profondément enfoncé sur son crâne, entre sa veste et le couvre-chef de laine on ne voit qu’un lambeau de visage. Arrivé à sa hauteur, elle bloque sa respiration sans même sans rendre compte, elle essaie de savoir s’il lui emboîte le pas sans se retourner, tente de discerner une ombre à côté de la sienne sur les pavés.

Dans la poche de son manteau, elle a serré la main gauche autour de son portable. Le vélo est tout près, elle le sait, tout ira bien, juste arriver jusqu’au coin de la rue et tout ira bien.

Au coin de la rue.
Par anaïs - Publié dans : fictions en miroir
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