Samedi 22 décembre 2007

C’était une après-midi un peu comme les autres. Il y avait eu le café de 14h00, le travail, les téléphones, les tâches à accomplir ; il y avait eu tout ce qui s’enchaîne quand le quotidien vient réclamer son dû. À 17h00, lorsqu’elle avait quitté le bureau et libéré la petite voiture rouge du parking, ses mains s’étaient soudain vu tourner le volant plus à gauche, rater la sortie du rond-point, continuer plus loin, direction le troisième embranchement, celui qui l’éloignait de la maison au lieu de l’en rapprocher. Direction l’océan. Dans la tête, elle avait des notes douces mais décidées et elle avait inspiré un grand coup, heureuse de sentir un chatouillement inconnu à l’intérieur du ventre, comme une envie de renouveau.

 

Elle roulait vers la mer. Et novembre ni changerait rien.

 

La route filait. Grise d’asphalte et mouillée de la saison qui s’incline.

 

Un seul des multiples hôtels qui donnaient sur la plage était ouvert. Elle pensa avec un sourire en coin qu’elle n’avait jamais eu moins de mal à se garer. Derrière le comptoir de la réception, une jeune fille faisait un sudoku d’une main ennuyée, résignée. Lorsqu’elle se sentit observée, elle tenta maladroitement de faire disparaître le gros chewing-gum rose qu’elle enroulait autour de sa langue. Elle jeta un coup d’œil blasé à la visiteuse et lui demanda avec un fort accent du sud si elle s’était égarée dans la région.

 

-         « Non, je voudrais louer une chambre. Simple. Avec vue sur la mer. Je ne sais pas encore combien de nuits je resterai, deux probablement. C’est possible ? »

 

La réceptionniste paru aussi interloquée que si on lui avait demandé le résultat d’une racine carrée.

 

-         « Ben… ouais. Ouais c’est possible. Vous avez qu’à en choisir une, elles sont toutes libres de toute façon. Tenez, y a la 24 qui est bien. Elle est au dernier étage avec balcon sur la jetée. Mais vous serez peut-être embêtée par le vent ; il fait un bruit d’enfer dans les stores électriques. »

 

-         « Aucun problème, je ne les descendrai pas de toute manière. »

 

Pour toute réponse elle eu droit à un haussement d’épaules et une moue sceptique. Visiblement, on ne lui demandait pas tant d’explications. Elle s’empara de la clé et s’engouffra dans le sombre escalier. Il flottait dans l’air comme une vague odeur d’iode mêlée à celle qu’on trouve dans les pièces humides et peu aérées. Elle retint un frisson et une première vague de doute. Allait-elle savoir apprivoiser le silence et les ombres ?

 

La chambre était petite mais confortable. D’ailleurs, elle s’en fichait. Elle alla tout de suite jusqu’à la large baie vitrée et sortie sur le balcon. La nuit était complètement tombée et seul le roulement des vagues témoignait de l’immense masse d’eau, toute proche. La lueur jaunâtre des réverbères jetait un faible halo sur la chaussée déserte. L’océan et le vent, entre murmure et rafale, donnaient un concert pour des spectateurs absents. Elle tendit l’oreille, tendit son corps, tous ses muscles vers cette nuit qui l’enveloppait et la maquillait en gardienne du monde, mince silhouette perchée en haut d’un hôtel hors saison.

 

Chamboulée de pensées contradictoires qui balançaient son âme de droite à gauche, elle battit en retraite dans la chaleur de la chambre et tenta une incursion du côté du minibar. Champagne, vodka, jus de tomate et Perrier, quelques vagues cacahouètes. Dans un soupir elle fit son deuil d’un whisky glace, s’empara de la petite fiole d’alcool russe et attrapa une cigarette dans son sac à main en cuir marron : elle fumait rarement, uniquement quand le vent l’aidait en fait. Ce soir, ce serait plus par plaisir de voir se consumer la petite tige en rouge orange, que pour la saveur âcre de la nicotine sur sa langue.

 

Petite luciole penchée sur la rambarde.

 

Quelques gouttes de bruine vinrent picoter son épiderme. Elle ramassa les pans de son manteau autour d’elle, remontant les épaules afin que le grand col serve de coupe-vent à l’arrondi du visage. Elle était bien, dans la solitude de ce bord de mer, elle qui détestait les plages et les enfants qui hurlent, les chiens aux longs poils mouillés et les surfeurs pavanant leurs planches et leurs pectoraux. Elle se réjouissait déjà du petit matin, de l’aube couleur écume, quand elle irait balader ses vieux rêves le long du rivage. Elle qui depuis si longtemps n’avait plus marché dans la neige, elle s’enthousiasmait à la pensée des traces de pas qu’elle laisserait sur le sable gorgé d’eau.

 

Non, décidemment elle ne se coucherait pas ce soir. Elle attendrait patiemment, brave petite sentinelle, que la nuit se lasse et courbe devant la lumière du jour. Elle attendrait que passe le temps des cauchemars et que vienne celui des projets et des désirs nouveaux, ceux qui titillent et violentent le passé, toujours prêts à s'attaquer aux moulins à vent. Elle attendrait que les mouettes l’appellent à l’horizon et l’emmènent dans une danse effrénée avec le vent d’hiver, celui qui lui mettait du rose aux joues et des pépites dans les prunelles. Alors, en libérant ses cheveux du bonnet couleur crème, elle se sentirait la force des survivantes, comme tous les ans, lorsqu'elle venait coucher le bilan des mois écoulés dans cette station balnéaire du bout du monde.

 

Elle déciderait doucement, avec une pointe d’espoir, qu’elle s’en était plutôt bien tirée, une fois de plus.

par anaïs publié dans : Fictions en miroir
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