Vendredi 4 janvier 2008

"Un visage d'une blancheur saisissante, des yeux de braise. June Mansfield, la femme de Henry. (...) Il y a des années, quand j'essayais de me représenter la vraie beauté, je voyais l'image d'une femme comme elle. Je m'étais même imaginé qu'elle serait juive. Je connaissais depuis longtemps la couleur de sa peau, son profil, ses dents.

Sa beauté m'a subjuguée. Assise en face d'elle, j'ai senti que je ferais n'importe quelle folie pour elle - tout ce qu'elle pourrait me demander. Henry perdait son éclat. Elle était couleur, rayonnement, étrangeté.

Seul la préoccupe le rôle qu'elle peut jouer dans la vie. J'en ai compris les raisons: sa beauté provoque les événements, crée des drames autour d'elle. Les idées comptent peu. J'ai vu en elle la caricature d'un presonnage de théâtre. Costume, attitude, conversation. C'est une merveilleuse actrice. Rien de plus. Je n'ai pas pu saisir son fond. Tout ce que Henry m'avait dit d'elle était vrai.

À la fin de la soirée, j'étais comme un homme, terriblement amoureuse de son visage et de son corps, si pleins de promesses, et je détestais le personnage que les autres avaient créé en elle. Les autres éprouvent des sentiments à cause d'elle; à cause d'elle, ils écrivent de la poésie; à cause d'elle, ils haïssent; d'autres, comme Henry, l'aiment malgré eux.

(...) Elle ne vit que des reflets d'elle-même dans les yeux des autres. Elle n'ose pas être elle-même. Il n'y a pas de June Mansfield. Elle le sait. Plus elle est aimée, plus elle le sait. Elle sait qu'elle est une très belle femme qui a joué son rôle hier soir en fonction de mon inexpérience, s'efforçant de ne pas profiter de son avance sur moi.

Un visage d'une blancheur saisissante disparaissant dans l'obscurité du jardin. Elle pose pour moi en s'éloignant. J'ai envie de sortir en courant pour embrasser sa fantastique beauté, pour l'embrasser et lui dire: "Vous portez en vous un reflet de moi-même, une partie de moi-même. Je vous ai rêvée, j'ai souhaité votre existence. Vous ferez toujours partie de ma vie. Si je vous aime, c'est parce que nous avons dû partager un cetain temps les mêmes fantasmes, la même folie, la même scène. La seule force qui vous permet de tenir debout, c'est votre amour pour Henry - c'est pour cela que vous l'aimez. Il vous fait du mal, mais il permet à votre corps et à votre âme d'être unis. Il fait de vous une entité. À coups de fouet, il vous donne une unité passagère. Moi, j'ai Hugo."

 

(Anaïs Nin, Henry et June. Les Cahiers secrets)

par anaïs publié dans : portrait of a lady
ajouter un commentaire commentaires (6)    recommander

Calendrier

Mai 2008
L M M J V S D
      1 2 3 4
5 6 7 8 9 10 11
12 13 14 15 16 17 18
19 20 21 22 23 24 25
26 27 28 29 30 31  
<< < > >>
blog annuaire sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus