C’est con la vie, ça s’emballe toujours au mauvais moment et vous vous retrouvez obligé de descendre dans des gares désertes. Les panneaux, ça fait longtemps qu’elle a arrêté d’en chercher : pour ce que c’est fiable de toute façon….

C’était une après-midi un peu comme les autres. Il y avait eu le café de 14h00, le travail, les téléphones, les tâches à accomplir ; il y avait eu tout ce qui s’enchaîne quand le quotidien vient réclamer son dû. À 17h00, lorsqu’elle avait quitté le bureau et libéré la petite voiture rouge du parking, ses mains s’étaient soudain vu tourner le volant plus à gauche, rater la sortie du rond-point, continuer plus loin, direction le troisième embranchement, celui qui l’éloignait de la maison au lieu de l’en rapprocher. Direction l’océan. Dans la tête, elle avait des notes douces mais décidées et elle avait inspiré un grand coup, heureuse de sentir un chatouillement inconnu à l’intérieur du ventre, comme une envie de renouveau.
Elle roulait vers la mer. Et novembre ni changerait rien.
La route filait. Grise d’asphalte et mouillée de la saison qui s’incline.
Un seul des multiples hôtels qui donnaient sur la plage était ouvert. Elle pensa avec un sourire en coin qu’elle n’avait jamais eu moins de mal à se garer. Derrière le comptoir de la réception, une jeune fille faisait un sudoku d’une main ennuyée, résignée. Lorsqu’elle se sentit observée, elle tenta maladroitement de faire disparaître le gros chewing-gum rose qu’elle enroulait autour de sa langue. Elle jeta un coup d’œil blasé à la visiteuse et lui demanda avec un fort accent du sud si elle s’était égarée dans la région.
- « Non, je voudrais louer une chambre. Simple. Avec vue sur la mer. Je ne sais pas encore combien de nuits je resterai, deux probablement. C’est possible ? »
La réceptionniste paru aussi interloquée que si on lui avait demandé le résultat d’une racine carrée.
- « Ben… ouais. Ouais c’est possible. Vous avez qu’à en choisir une, elles sont toutes libres de toute façon. Tenez, y a la 24 qui est bien. Elle est au dernier étage avec balcon sur la jetée. Mais vous serez peut-être embêtée par le vent ; il fait un bruit d’enfer dans les stores électriques. »
- « Aucun problème, je ne les descendrai pas de toute manière. »
Pour toute réponse elle eu droit à un haussement d’épaules et une moue sceptique. Visiblement, on ne lui demandait pas tant d’explications. Elle s’empara de la clé et s’engouffra dans le sombre escalier. Il flottait dans l’air comme une vague odeur d’iode mêlée à celle qu’on trouve dans les pièces humides et peu aérées. Elle retint un frisson et une première vague de doute. Allait-elle savoir apprivoiser le silence et les ombres ?
La chambre était petite mais confortable. D’ailleurs, elle s’en fichait. Elle alla tout de suite jusqu’à la large baie vitrée et sortie sur le balcon. La nuit était complètement tombée et seul le roulement des vagues témoignait de l’immense masse d’eau, toute proche. La lueur jaunâtre des réverbères jetait un faible halo sur la chaussée déserte. L’océan et le vent, entre murmure et rafale, donnaient un concert pour des spectateurs absents. Elle tendit l’oreille, tendit son corps, tous ses muscles vers cette nuit qui l’enveloppait et la maquillait en gardienne du monde, mince silhouette perchée en haut d’un hôtel hors saison.
Chamboulée de pensées contradictoires qui balançaient son âme de droite à gauche, elle battit en retraite dans la chaleur de la chambre et tenta une incursion du côté du minibar. Champagne, vodka, jus de tomate et Perrier, quelques vagues cacahouètes. Dans un soupir elle fit son deuil d’un whisky glace, s’empara de la petite fiole d’alcool russe et attrapa une cigarette dans son sac à main en cuir marron : elle fumait rarement, uniquement quand le vent l’aidait en fait. Ce soir, ce serait plus par plaisir de voir se consumer la petite tige en rouge orange, que pour la saveur âcre de la nicotine sur sa langue.
Petite luciole penchée sur la rambarde.
Quelques gouttes de bruine vinrent picoter son épiderme. Elle ramassa les pans de son manteau autour d’elle, remontant les épaules afin que le grand col serve de coupe-vent à l’arrondi du visage. Elle était bien, dans la solitude de ce bord de mer, elle qui détestait les plages et les enfants qui hurlent, les chiens aux longs poils mouillés et les surfeurs pavanant leurs planches et leurs pectoraux. Elle se réjouissait déjà du petit matin, de l’aube couleur écume, quand elle irait balader ses vieux rêves le long du rivage. Elle qui depuis si longtemps n’avait plus marché dans la neige, elle s’enthousiasmait à la pensée des traces de pas qu’elle laisserait sur le sable gorgé d’eau.
Non, décidemment elle ne se coucherait pas ce soir. Elle attendrait patiemment, brave petite sentinelle, que la nuit se lasse et courbe devant la lumière du jour. Elle attendrait que passe le temps des cauchemars et que vienne celui des projets et des désirs nouveaux, ceux qui titillent et violentent le passé, toujours prêts à s'attaquer aux moulins à vent. Elle attendrait que les mouettes l’appellent à l’horizon et l’emmènent dans une danse effrénée avec le vent d’hiver, celui qui lui mettait du rose aux joues et des pépites dans les prunelles. Alors, en libérant ses cheveux du bonnet couleur crème, elle se sentirait la force des survivantes, comme tous les ans, lorsqu'elle venait coucher le bilan des mois écoulés dans cette station balnéaire du bout du monde.
Elle déciderait doucement, avec une pointe d’espoir, qu’elle s’en était plutôt bien tirée, une fois de plus.
Quand elle se lève le matin, le jour s’étend pâle sur les bouts d’herbe gelée. L’air est électrique de froid. Cela lui met le sourire aux lèvres quand l’oxygène s’embue au seuil de sa bouche. La tête lui tourne, ça tape comme un tambour qui résonnerait trop fort. Elle balance les talons sous le lit et enfonce ses pieds dans le moelleux des grosses chaussures laquées noires, vestige d’essais un peu hippies, le seul qu’elle ait gardé. Les bas rouges qui dépassent n’en paraissent que plus fragiles, jambes de porcelaine dans un écrin d’éléphant. Le béret noir. Les gants coupés pour que les ongles se pavanent. Si c’est pas réfléchi tout ça, elle en soupirerait presque, tiens. 
Une vérification dans la glace de l’entrée, masquée par l’ombre du porte manteau. Pas de doute : pour le teint de Monica Belluci, il faudra repasser.
Dans le métro, elle écoute des mélodies scandinaves pour se donner des illusions nordiques. La rame sent l’habitude. Elle, Truth de Calvin Klein. Elle choisit les parfums en fonction de leurs noms, comme le vin.
L’entrée en ville se fait dans un brouhaha de gens qui se dépêchent vers leur quotidien. Elle monte le volume de son i-pod et suit d’un œil détaché le ballet grotesque de la foule qui s’agite maintenant sur fond insonore, comme dans les vieux films de guerre muets. Elle se laisse emporter par le flot, vers sa destination. Sa caverne. Son île. Son Neverland à elle. L’endroit qui, à lui seul, lui permet de tenir et de rire, de garder des jardins secrets plein les yeux.
Le calendrier indique le 1 décembre. Et le 1er de chaque mois, pour June*, c’est jour de librairie.
La haute porte coulisse son verre et s’efface pour la laisser entrer. Autant le dire, l’endroit est trop clair, trop net, trop grand et dans tout ce trop, il y a un peu de l’âme des mots qui se fait la malle. Mais il en reste assez pour mille voyages. Alors elle soupire d’aise dans son écharpe à rallonge et ses cils papillonnent : ce mois, le 1er tombe un lundi, les gens travaillent, les allées sont presque désertes. Un tête à tête entre elle et les quatrièmes de couverture. Elle glisse entre les rayons, le cœur à l’abordage. Les tapis feutrent ses pas et elle laisse courir ses doigts de titre en titre, pensant furtivement qu’elle rêverait d’apprendre à lire en braille, juste pour le plaisir du toucher. Entre deux livres, elle passe sa langue sur ses lèvres et si quelqu’un l’observait, il la trouverait un peu obscène dans cette humidité qu’elle partage avec la poussière des pages. D’ailleurs son souffle s’emballe un peu, comme dans un corps à corps, quand la fièvre et le plaisir impriment un nouveau rythme à la veine du cou.
Volatile, éphémère maîtresse, June palpe, pèse et repose ses mots amants. Elle butine des morceaux de phrases, autant de portes entrebâillées sur des mondes inconnus.
Boudant les romans policiers, elle s’attarde sur les récits de voyage, hésitant une énième fois à craquer pour un Nicolas Bouvier. Son regard s’alanguit le long d’une édition de luxe des Poésies de Mallarmé, alors que, déjà, ses mains se baladent sur la correspondance croisée de Rilke et de Lou Andreas-Salome. Son âme de petite voyeuse a un faible pour les lettres, celles qui ouvrent des brèches dans les mythes des grands écrivains. Elle tergiverse. Faire des choix n’a jamais été son fort. Opter pour l’un, c’est évincer l’autre. Fidèle aux dogmes tacites de sa génération, June veut tout sans renoncer à rien et l’idée ne l’effleure pas que ce qu’elle nomme joliment Absolu n’est au fond qu’un caprice.
Elle soupire langoureusement et un vieil homme à côté d’elle s’excuse en bafouillant, à croire qu’il l’a surprit à moitié nue.
Les livres allemands l’attirent un instant. Stein bedeutet Liebe, une nouvelle parution sur la liaison entre la jeune Regina Ullmann et le psychiatre Otto Gross dans
À quelques pas de là, la cathédrale lui sonne les cloches. Les montres avancent, la terre tourne, le sablier crache ses grains de sable sans prendre de gants. June envoie balader ses rêveries et dit finalement « oui » au dernier Murakami. Un bout d’Asie au creux de la paume, elle ajoute un García Marquez, pour le titre, Mémoire de mes putains tristes. Ce sera deux pour aujourd’hui, deux à lire devant un café au lait, alors que la neige n’en finit pas de tomber sur la ville. Les pages qui se tournent flocon par flocon.
Pleine d’un désir d’avant l’amour, elle passe en caisse. Carte bleue contre bouts d’ailleurs, l’échange est honnête. Elle sait bien qu’il n’y a que dans les mots qu’elle peut faire vivre toutes ces femmes qui naissent en elle, au détour des jours qui passent. Que ça qui recolle tous les morceaux de la mosaïque en miettes.
Alors franchement, elle trouve que c’est pas cher payé.
* Ndlr : Anaïs. June. Pour ceux qui savent : Ben oui, les doubles dans les miroirs faut bien que ça serve à quelque chose.
T’as quatorze ans, elle en a treize, elle a des nattes à faire pâlir d’envie la petite fille aux allumettes et elle te regarde d’un air bêcheuse et elle dit : « ben non ».
« Ben non », ça veut dire, non tu ne viendras pas à mon anniversaire ni à celui d’Alexandra, parce qu’Alexandra c’est ma copine, donc pas la tienne, et puis non tu fais pas partie de notre groupe et pas partie de notre univers de rire, de petits mots complices glissés pendant les cours et de chuchotements dans l’oreille avec la main devant. Pour bien protéger, pour bien cloisonner, pour bien montrer que « tu n’en es pas » pauvre idiote et que tu n’en seras jamais, alors elle cligne des yeux et elle soupire l’air de dire, je suis désolée mais je peux vraiment rien pour toi, t’es décidemment trop pas comme nous, trop pas assez cool, pas assez jolie, pas assez adulée des garçons qui déjà se voit tirer les nattes vers le bas, vers leur bas, vers…. Bref, tu seras jamais une femme comme nous. Et toi tu montres pas tes larmes et tu te dis que forcément ça va te hanter et que tu te vengera un jour, sur d’autres nattes, à couper dans son sommeil par exemple, ou alors tu deviendras coiffeuse et tu teindras toutes les nattes du monde en vert ou en bleu, et puis, puisque c’est comme ça tu deviendras intelligente et tu les désincarneras à coup de livres et
- et ça changera rien parce que t’en crèveras pareil, mais au moins t’auras les mots pour le dire.
Et parfois mes envies se font très sages, les images tendres, le corps doux. Et je rêve de ma peau blottie dans la chaleur de la sienne et de son sexe qui se dresse lentement contre mes courbes; et son souffle dans ma nuque; et ses mains sur mon ventre et des caresses tout autour du coeur -
- et. Et le reste serait juste pour nous.