fictions en miroir


Lundi 7 septembre 2009

Pour Gilles


Devant le miroir, il l’a aidée à lacer les lacets velours et soie, une armure de liens autour de sa taille.

 

A gauche de la cheminée de pierre, le coffret attendait. Instruments d’inconnu dans un écrin carmin. En nouant les échappées de cheveux qui voilaient son regard, elle pensa à l’éclat des lames qui reposaient à l’intérieur.

 

Dans le jardin, sous la tonnelle, lui aussi pressait les préparatifs. Cape en cuirasse et botte à pointes, le pas serait plus décidé, soutenu de la lueur des éperons. A la taille, déjà, la longue et lourde ceinture de peau tannée servait de balançoire à une simple épée solitaire. Il ne voulait s’embarrasser de rechange : le coup porterait ou manquerait, aucun sursis ne serait accordé. Fier, il s’accommodait du quitte ou double comme on accepte que tout n’est qu’éphémère.

 

Elle fit avancer les chevaux. Nerveux, ils sentaient l’odeur qu’apporte l’orage. Un piaffement, relayé par le claquement de la porte des écuries. Plus de retour possible à présent. Elle le sentait derrière elle, vigilant, à quelques pas à peine, alors qu’ils traversaient la forêt. Roulement de sabots sur les chemins sylvestres, comme un adieu illusions nocturnes. Dans quelques minutes, sa main, témoin et phare tactile, la ferait glisser doucement de son cheval. La robe de l’animal, brillante d’une appréhension que seuls les équidés ressentent, vacillerait, reflétant la flamme provenant de la lampe à huile. Ils attendraient ensemble l’arrivée du jour et celle de la lame adverse.

 

L’aube apparu à sa première foulée. Il les vit dans la pénombre, peu étonné de les trouver si tôt sur le site indiqué. Elle avait dû faire les cent pas, rageuse et le sang en bataille, pressée d’en finir, elle qui se targuait d’un tempérament de bohémienne. Il n’était pas fâché de les avoir fait attendre. Il connaissait la vertu du temps qui passe et les saveurs auxquelles goûtent ceux qui entendent le silence.

 

Il n’avait amené personne. C’était mieux ainsi. A peine avait-il appuyé ses lèvres plus longuement sur celles auxquelles il avait souhaité une journée ensoleillée, quelques instants plus tôt. Elle n’avait pas été dupe, et son poing s’était serré brièvement sur la lourde tapisserie qui ornait le drap. Dame de peu de mots, élégante et douce, elle ne l’avait pas retenu. Il reviendrait, elle voulait en être certaine. Retombant sur les oreillers, elle l’avait prié, dans un murmure, de lui ramener des chanterelles. C’était la saison.

 

Ils étaient là, face-à-face. L’aurore, furtivement, se glissa entre le feuillage des arbres. La clairière serait bientôt baignée de cette lumière pâle qui se lève en septembre.

 

L’homme aux côtés de la jeune femme lui présenta le coffret. Elle n’hésita pas. Lorsqu’elle releva la tête, le tranchant de l’épée scintillant dans sa main droite, son opposant avait déjà pris place.

 

Lentement, ils se saluèrent. Dans un souffle, le témoin vêtu de cuir noir forma les mots : En garde.

Par anaïs
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Dimanche 16 août 2009

Je me rappelle le silence, celui qui monte doucement. Une vague qui prend à la gorge pour se poser en proprétaire sur les choses, s'étend, occupe la place, les coins sombres, voile la légerté de la lumière. Je me rappelle le cri de la maison glacée de mutisme, les dalles marbrées, mes pas de loup sur la poussière endormie. L'éclat béant de l'évier s'agrippait à mon regard quand je venais rincer un verre, une assiette, un pot de plastique qui m'avait servi de repas en ces jours sales de printemps ravagé. Dans ma tête, j'entassais les adjectifs, évitant soigneusement les verbes qui m'auraient obligé à sortir de cette torpeur en armure. Qualifier et s'immobiliser, rentrer dans le silence, devenir ce son hurlant de présence abolie, un peu comme le bourdonnement sourd qu'on entend juste après la sonnerie des cloches.

J'avais des silences de bourgeoise, ceux qui se cognent au velour des canapés et s'entassent sur les courbes des porcelaines. Mais il avait la violence de ce qui ne laisse pas le choix.

Je me rappelle de ça, je m'en souviens très bien. Je guettais le moindre bruit, l'intégrait aux fantasmes qui colonisaient ma tête. Cet oiseau était-il là hier, le camion poubelle avait du retard, non? la goutte au robinet devenait-elle plus rapide, peut-être faudrait-il faire venir un plombier, quelqu'un, peut-être faudrait-il sortir et le crier sur les toits, le long des allées et dans les jardins joliment apprêtés du voisinage, le bruit de cette goutte, anormal, ennivrant, obscène.

Et jamais rien ne se passait que les heures qui se moquaient de moi et des milles vies que je faisais survivre aux confins de mon imagination.
Par anaïs
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Lundi 10 août 2009

Elle avait marché le long du cours stagnant de la rivière, les pas écorchés d’un peu trop de fatigue accumulée. Le soleil s’élevait à peine au dessus du sol. Ça et là, des fougères vaguement laides et quelques pierres sans but, murées dans leur silence. Elle aimait venir traîner du côté de la vieille usine, le calme y était brutal de toute l’effervescence perdue du lieu. On entendait résonner, dans le souvenir des choses, l’ancien martèlement des machines, régulier comme un métronome. Des voix, de la sueur et des rêves gangrenés d’amiante. Elle pensait à tous ça sans y prêter véritablement attention alors qu’apparaissait sur sa droite le bâtiment en question. La brique rouge criait de l’autre côté du pont et elle s’imagina la face nord, encore plongé dans la pénombre blanche et humide du petit jour. Elle connaissait par cœur les grandes dalles fendues et la statue dont le socle perdait peu à peu du terrain au profit des herbes folles. Enfant, elle y passait des heures, s’abîmant les genoux à sauter et courir, à jouer à des jeux qui ne sont pas faits pour la solitude. Alors elle s’inventait des lumières et des trains, déjà, qui partaient et l’emmenaient voir ces amis qu’elle n’avait pas.

 

Et les étés ne passaient pas, inébranlables et sans pitié. Ils la laissaient sans voix de tout ce vide à remplir.

 

Cela avait été une ville riche autrefois, ne cessait-on de lui dire, riche de quoi elle l’ignorait, mais cela l’intriguait assez pour lui faire regretter ces temps qu’elle n’avait jamais connus. Aujourd’hui, comme dans son enfance, il ne restait plus qu’une église aux accents gothiques, un port fluvial déserté des bateaux, les serpentins du canal et d’innombrables maisonnettes de pierres grises où résonnaient parfois des rires ou des cris. La vie était restée. On ne savait juste pas bien où elle allait.




Par anaïs
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