La glace (1)

Publié le par anaïs


Dans une pièce banale, fenêtre ici, tableau là; les dalles sous ses pieds nus sont froides de la nuit qui s’installe. Elle a des amis dans le salon, ou ses parents ou un chien, elle ne sait plus bien. La lumière descend jaune et un peu méchante depuis le néon du magasin d’en face et s’étend sur sa joue comme si on l’avait tracée au gros feutre. Elle regarde et se tait, plante ses yeux dans ceux de l’autre, là, à quelques centimètres à peine. Elle a des choses à lui dire, mais tout s’emmêle dans sa tête. Ça lui arrive souvent quand elle a peur et inutile de préciser qu’elle a peur fréquemment, presque tout le temps en fait, et ça l’agace particulièrement quand elle sait que l’autre observe et se moque un peu.

Elle a prévu ce face-à-face. Rendez-vous pris, confirmé et préparé, et puis il faut bien le faire un jour, malgré les heures qui restent les mêmes.

Elles s’écorchent du regard. Bien sûr elle se reconnaît, mais tellement biaisée, tellement cachée, en retrait. Ça pourrait être une autre qu’est-ce qu’elle en sait. Pourtant c’est bien l’arrondi de ces joues, la courbe de cette bouche et cette lumière trouble au fond des pupilles qui la fixent le matin et le soir, quand elle vient se prendre une portion de vérité en pleine face.

Les traits sont fuyants quand elle tente de les voir mieux. Il suffirait d’incliner différemment la lumière ou de faire résonner une autre mélodie dans l’air pour que le front s’affirme, pour que la nuque se redresse. Mais elle ne sait pas le faire de ses propres mains. Quand elle y pense, l’autre est beaucoup plus jeune, plus vive, elle a de l’intense qui fait briller jusqu’à l’éclat des dents. Elle est belle, insouciante, il y a comme des nattes qui balancent gaiment des deux côtés de sa tête. C’est dingue comme elle s’éloigne quand se forme cette pensée « elle est belle ». Attrape-moi si tu peux, voilà ce qu’elle semble dire tout à coup. Un jeu d’enfant, sans conséquence.

Elle frissonne. Il faudrait en finir. On doit l’attendre quelque part, là-bas, au creux de la vie. Mais elle ne bouge pas. Une goutte tombe du pommeau de douche, à sa gauche. Elle soupire de tous ces essais un peu avortés, des esquisses barbouillées et remaniées à la va-vite.

Dans sa tête il n’y a pas eu le déclic attendu. Elle enrage de ces élans manqués, mais c’est une colère qui baisse doucement les bras.

Elle tourne le dos à l’autre, sort comme à regret. Elle ne voit plus le sourire du visage au mur, narquois certes, mais fixe. Celui d’une image.
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Publié dans fictions en miroir

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A
Bonjour Anaïs,Difficile confrontation que celle-ci. Se retrouver face à cette personne que l'on hait tant, celle qui nous ramène si durement à la réalité, face-à-face redouté et inévitable. Et pourtant, il faudrait sans doute apprendre à l'aimer cette image à la fois familière et inconnue, ou au moins à l'accepter, avec ses faiblesses et ses imperfections. Cette confrontation est si bien racontée, je citerai "se prendre une portion de vérité en pleine face". Je ne vous dirai pas ce que parfois j'ai eu envie de lui dire ou faire à ce vis-à-vis inopportun -rires-. Aujourd'hui j'ai appris à ne plus le regarder. Et si il m'arrive encore de le voir d'un peu trop près, je le envoie une phrase que la décence m'interdira de rapporter ici -sourire-.Gardez cette intensité.Bien à vous.Alain
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S
Finissez avec toutes ces filles en miroir. Ne vous mirez plus. Soyez.
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