Souvenirs de Hongrie
Le 7 décembre, une grande femme s’est éteinte. Après une lutte acharnée contre la maladie, la lente paralysie, l’enfermement au plus profond de soi parce que personne ne pouvait comprendre vraiment, après mille luttes contre des gestes toujours plus incontrôlables, contre des vexations toujours plus importantes, elle s’est finalement vu offrir une délivrance.
Hier, j’ai été, comme nombres d’autres personnes, lui rendre hommage. Je ne l’avais pas bien connu, mais j’avais tout de même pu la côtoyer pendant près de trois ans. Cela laisse des traces, des souvenirs, des amertumes et un peu de douce mélancolie. Hier, je me suis retrouvée en présence de plusieurs visages familiers qui avaient été mon quotidien il y a quatre ans. Étrange impression de se sentir happée par le passé. Tel sourire, ou tel autre, m’a fait chaud au cœur, tel regard un peu froid m’a rappelé les blessures anciennes. Mais surtout, ce sont tous les paysages de Hongrie qui me sont revenus d’un coup, à m’ôter le souffle.
Comme dans un rêve coloré, sans queue ni tête, assise tout au fond de l’église un peu froide, mille images me sont montées aux yeux. Les fous rire dans le train couchette en direction de l’Est, l’arrivée à Budapest, le froid transparent et la neige sur les toits-coupole ; l’appartement calfeutré et majestueusement bourgeois de la grand-mère de mon ami, les lourds édredons que nous repoussions pour faire violemment l’amour, le balcon en fer forgé sur lequel nous fumions des cigarettes roulées en cachette, l’âpreté du tabac hongrois et nos lèvres, glacées, qui se cherchaient. Les bains, bien sûr, dans la lumière dorée du soleil couchant et les regards des vieux joueurs d’échec qui reluquaient ma jeunesse sans vergogne. Et puis, ce matin du 1er janvier, lorsque après une nuit de vodka nous étions partis le long du Danube, dans la campagne, et que nous nous étions promenés longuement au bord de l’eau gelée.
Je me suis souvenue de tout ça, en effaçant les nuits de larmes qui avaient suivies, et, en croisant plus tard le regard amusé et tendre de cet homme que j’avais véritablement aimé, je me suis dit que j’aurais réussi au moins ça, un sourire reconnaissant devant une église. Un sourire qui voulait dire : « Je n’oublierai pas ».
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