Fragments

Publié le par anaïs

En ces jours où je répugne à parler de mon quotidien, trop à bout de souffle, trop dans la tempête, je mets en lignes quelques fragments de ce que j'ai été. C'est plus frais, c'est plus clair, mais les accents de solitude, à la relecture, me semblent déjà présents.

C'était il y a bien longtemps pourtant.



-  Et elle se retrouve dans la lumière claire et chaude de la pièce principale, littérature française, éditions originales et poches. L’agencement est très réussi: simple, par ordre alphabétique, fourni. En travers de la pièce, des tables présentent les nouveautés, les coups de coeur et les surprises de la semaine. Lilith trouve qu’ils ont déniché là un local parfait, les voutes de pierre calfeutrent les bruits indésirés et font flotter une ambiance d’un autre temps. Les gérants ont aménagé de petites niches de lecture, c’est extrêmement rare ça, elle le sait, normalement les libraires détèstent qu’on feuillette les livres sans les acheter. Ici non. On peut encore prendre le temps de lire, de se plonger dans une histoire, d’entrevoir un personnage et de décider si on veut s’y attacher vraiment, durablement, passer à la caisse et courir le retrouver au café du coin devant une tasse de chocolat. Ou un whisky. En été un citron pressé ou alors rien du tout, juste les pieds dans l’eau fraîche de la fontaine et le soleil qui épouse ses épaules. Juste le livre, elle et plus rien autour.

Pourtant c’est l’hiver qu’elle préfère y aller, quand la lumière au dehors est glacée et le ciel trop net, que ses lunettes s’embuent lorsqu’elle pénètre dans l’antre bien chauffé. Juste avant de passer le pas de la porte, elle prend invariablement une dernière grande inspiration et expire en regardant la buée blanche sortir de sa bouche au grand air, sorte d’au revoir à la réalité: oubliez-moi quelques heures, je n’existe plus. Et invariablement elle pense : c’est la vraie vie qui m’attend.


Lilith - comme si quelque chose ou quelqu’un dans ce monde n’avait pas voulu d’elle, l’avait rejetée. Elle avait alors reçu en cadeau, sorte de consolation un peu cynique, un monde parallel, avec des vies, des destins, des chagrins et des joies rien que pour elle, qu’elle n’aurait jamais à partager. Ou qu’elle ne pourrait jamais partager, c’est selon. Elle n’est pas aigrie, au contraire, souvent les gens se disent, elle sourit beaucoup cette jeune fille, ça fait plaisir à voir quelqu’un d’heureux. Elle ne trouve pas que la vie est amère, ne pense pas que quelque chose quelque part lui veut du mal, le destin, un dieu, la fatalité elle n’y croit pas vraiment Lilith, elle remarque juste qu’elle est un peu décalée, un peu pas comme les autres, un peu paumée dans des endroits qui brillent et que personne ne semble connaître. Comment pourrait-ils d’ailleurs: cette dame là-bas, celle qui rabroue son chien parce qu’il ne va pas assez vite, ou ce couple, lui pendu à son téléphone portable et elle occupée à réajuster sa robe rose qui ne veut pas s’arrondir au bons endroits. Ou encore le groupe de jeunes hommes adossés à la grille du parc, crachant entre leurs dents, sifflant quand passe une fille peu habillée... comment pourraient-ils connaître des mondes où les hommes passent des pactes avec le diable, où des naufragés résistent aux chants des sirènes, des vies où les nuits d’été riment encore avec songe, où l’on ose encore croire que cela vaut la peine de se battre contre des moulins à vent, comment aimeraient-ils partir à la recherche de temps déjà perdu ou apprivoiser un renard? Comment feraient-ils alors qu’ils ne savent même pas que les albatros sont fait pour voler?

Lilith, elle, elle peut. Ce qu’elle n’arrive pas à faire, c’est tout le reste. C’est refermer le rêve. C’est remplir un fiche d’impôts, faire un chèque, un téléphone, une pièce de boeuf. C’est se rappeler que les cactus n’ont pas besoin de beaucoup d’eau, que le riz colle quand on ne le remue pas, que les poubelles, c’est tous les mardis et vendredis, et pareil pour les bouteilles et les boîtes de conserve. Que le monde ne cesse pas de tourner quand elle passe la porte d’une librairie. -
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Publié dans mumures - voyages

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A
Lilith était alors perdue. Elle l'est bien plus encore, aujourd'hui. Mais elle essaye maintenant de voir les mots (les siens et ceux des autres) comme une aide, non une échappatoire.<br /> Merci, Kenshin.
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K
Lilith, elle, a peut être compris que le monde autour d'elle ne tourne pas très rond et qu'il vaut mieux se plonger dans un bon livre que de se faire siffler par ces jeunes hommes au crachat facile, ou de s'arranger la robe rose pendant que son cher et tendre est pendu au téléphone.Puis Lilith, aime les mots, et les mots le lui rendent bien, devenant si doux et si criant sous sa plume.
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