Mots de Jean-Philippe Toussaint
À tous ceux qui - comme moi - ont passionnément aimé Lost in translation de Sofia Coppola ( et pas seulement pour l'appétissante bouche de Scarlett Johannson! ), je conseille vivement de lire Faire l'Amour (Ed. de Minuit 2002) de Jean-Philippe Toussaint, auteur plus connu pour des livres "à procédé" tel que La salle de bain où son goût pour les jeux langagiers et les situations absurdes et loufoques bridaient, à mon sens, la très belle poésie de son écriture et son talent pour le rendu d'atmosphère qui éclate dans Faire l'Amour ainsi que dans Fuir.
Faire l'Amour se passe au Japon, à Tokyo, dans un grand hôtel. Marie est styliste de mode, le narrateur est son compagnon. Ils n'en finissent pas de faire l'amour et de se quitter. Ou serait-ce plutôt le contraire?
"Elle était immobile, allongée dans un des élégants canapés en cuir noir du hall, la tête et les cheveux tombant en arrière, un bras ballant au sol, et vêtue - c'est ce qui me frappa immédiatemment le plus - d'une de ses propres robes de collection en soie bleue nuit étoilée, strass et satin, laine chinée et organza, qu'elle avait passée n'importe comment avant de quitter la chambre sans l'agrafer à l'épaule, ni l'ajuster aux hanches (je ne l'avais jamais vue porter une de ses robes, et cela ne présageait rien de bon). Pas maquillée, la peau très blanche sous le cristal des lustres, des lunettes de soleil sur les yeux, elle fumait posément une cigarette. Tu es là? dis-je en m'approchant d'elle. Elle me regarda avec une lueur d'amusement, et je lus un soupçon de supériorité méprisante dans son regard, qui semblait me dire qu'on ne pouvait décidémment rien me cacher (oui, en effet, elle était là), mais qui voulait dire aussi, ou bien interprétais-je mal ce sourire en y débusquant de la malveillance alors qu'il n'y avait peut-être qu'un peu d'affectueuse moquerie, qu'elle n'en avait rien à foutre, de ma sagacité, et qu'elle y était même souverainement indifférente, à ma sagacité de merde. Ce qu'elle attendait de moi maintenant, ce n'était pas des preuves d'intelligence, encore moins des explications quelconques sur ce que nous venions de vivre de si brûlant dans la chambre, des arguties, des justifications ou des raisonnements, c'était que je l'embrasse, et c'est tout - et, pour cela, l'intelligence n'était d'aucun secours."