À un disparu
Je ne sais pas si j'aurai l'inspiration de mettre quelque chose en ligne aujourd'hui. Ou plutôt: surplus de pensées. Trop d'intimité qui blesse. Le combat contre mes démons me demande trop d'énérgie pour pouvoir mettre en mots. Alors je publie un bout de nouvelle que j'ai écrite il y a deux ans. C'est un peu long, mais j'espère que quelques-uns parmi vous auront tout de même envie d'aller jusqu'au bout.
"Je t’ai appelé aujourd’hui. Aujourd’hui, comme les autres jours, comme le matin quand je me réveille, comme le soir quand je m’endors et au-delà aussi, comme tout le temps, je t’ai appelé. Ce n’était pas un élan de détresse, pas des cris chargés de désespoir, il n’y avait pas de larmes dans mes mots, juste un peu de ce froid qui transit au fond de mon ventre. Je t’ai appelé, tu le sais, je t’ai appelé, comme quand j’étais petit et que je te réclamais une histoire ou un jeu, une glace, peu importe, ces jours où je me croyais tout permis, où chaque journée est éternelle et chaque seconde tellement longue qu’on pourrait y placer des centaines de déclarations d’amour, des voyages et des rires: Quand j’était petit je t’appelais sans y penser, comme une chose qui me serait dû, un bref instant qui ne comptait pas beaucoup en somme, puisque toujours, je le savais, tu serais là à attendre mes demandes, mes joies et mes larmes, puisque nos quotidiens étaient si intimement liés que je ne les distinguais pas. Je ne savais pas bien ce que je faisais, peu m’importait puisque tu étais là, à guider mes pas, je n’avais qu’à suivre les traces que tu laissais à mon intention.
Où sont-elle à présent, ces traces ? Je me perds sans elles, je fouille le sol du regard, et le ciel aussi, on ne sait jamais, mais tout reste vierge, et je n’aperçois que le sillage de ma démarche incertaine, claudicante, les détours que j’ai faits, à vouloir retrouver les sentiers d’autrefois. À ce moment aussi, je t’appelle, comme aujourd’hui et toutes ces heures noires, grises, incolores qui m’arrachent les beaux souvenirs et se brisent au fond de ma mémoire. Je t’appelle quand je suis bien, je t’appelle quand je suis mal, plus souvent je t’appelle juste comme ça, peut-être juste pour vérifier que tu t’obstines à ne pas me répondre.
Je n’en peux plus de ce silence, de ce monologue, de cette danse en cavalier seul qui me laisse aveugle et essoufflé à l’aube, quand je t’ai cherché dans mes rêves. Je n’en peux plus, tu m’entends. C’est un peu simple, tout de même, cette fuite, un peu lâche, je ne peux m’empêcher de t’en vouloir parfois, tu sais, tu le sais, n’est-ce pas ? Réponds-moi. Rien qu’une seule fois.
Il ne me faudrait pas beaucoup de temps en somme, juste quelques mots, juste une phrase comme je suis là, juste le temps de dire je t’aime, juste une seconde pour murmurer un au revoir, le temps d’un geste, d’une embrassade, te dire dans un souffle, souviens-toi, te demander très vite, pourquoi, te supplier veilles sur moi.
Tu sais, je me dis, que, un jour, forcément un jour j’entendrai à nouveau ta voix. Pas celle de mes souvenirs, non, une voix nouvelle mais la tienne quand même que je reconnaîtrais parce qu’elle me serait adressée. Tout à coup, dans mon oreille, tu serais là et tu me dirais: ça n’est pas arrivé, tu le sais bien, je suis juste parti en voyage, je t’ai ramené de si beaux cadeaux, sèche tes larmes, je t’en prie, sèche les, comment à tu pus croire un seul instant que je te laisserais, comment a-tu pu ne pas me faire confiance.
Je me dis cela, mais je n’y crois pas, je n’y crois plus, tu m’as trop fait attendre, je t’ai trop pleuré, trop rêvé, trop recréer à partir d’un rien, d’un disque, d’une chanson, d’une simple parole un peu douce. Tu as été dans tout ce que j’ai fait, dit ou cru, tu as été dans mes sourires, dans mes espoirs, dans toutes ces mélodies qui m’accompagnent, tu as été dans ce coin de ma tête qui n’appartient qu’à moi et sous mes côtes aussi, au fond de mes yeux et au bout de mes doigts dans toutes les caresses que j’ai pu donner. Le vois-tu seulement ? Est-ce au moins vrai ce qu’on raconte, que tu me suis de là-haut ou de je ne sais où, est-ce vrai que tu sais que je t’aime ? Dis-moi que c’est vrai. Dis-moi que tu vois ce que je suis devenu, cet homme que je suis un peu grâce à toi, à cause de toi aussi. Oui, à cause de toi je suis ce jeune homme un peu trop sensible peut-être qui te voit dans tous les films et qui te rencontre dans toutes les histoires, aux détours de toutes ces musiques qui me peuplent la tête. Vois-tu seulement que je te vois dans tous les pères et que je m’invente dans tous les fils et que je me projette dans ces scènes que nous aurions pu vivre, nous aussi, si tu n’avais pas quitté le spectacle un peu trop tôt. Sens-tu à quel point j’ai mal quand j’entends les dialogues que nous n’avons pas eus, que nous n’aurions plus jamais maintenant, à part peut-être dans un de ces rêves que j’ai parfois et qui ne me quittent pas de toute la journée ?
Dis-moi que tu es là. J’ai si peur parfois, sans toi, j’ai eu si peur pendant toutes ces années, et ce n’est pas vrai tu sais ce qu’on raconte sur le temps qui efface les blessures, qui brouille les souvenirs ou qui adoucit les peines. Ce sont des mensonges, c’est parce que les gens ne savent pas, parce qu’ils ignorent quoi dire, alors ils évitent mon regard, c’est tellement plus simple, tellement moins gênant de faire comme si je t’oubliais. Oh bien sûr, les larmes se font moins violentes, les sourires reviennent avec les mois qui passent, bien sûr tout continue, mais tout est un peu moins beau, un peu plus froid. Les paysages sont un peu troubles, mes joies engourdies, mes victoires légèrement ternes et, finalement, les journées ont un arrière-goût amer, même les plus chaudes.
Alors, tu vois, je t’ai appelé pour te dire tout ça. Tu ne me réponds pas, bien sûr, mais je veux croire que tu m’entends, qu’à force de me répéter tu connaîtras tous ces mots par coeur, parce qu’ils pourraient être les tiens, parce que, chaque fois que je joue quelques notes, tu ne peux que les entendre. Parce que je t’aime et que tu me manques, que tu me manques tout le temps. Parce que tu es loin de moi et si près pourtant puisque tu es en moi depuis la toute première heure où tu m’as laissé tout seul avec ce grand vide à combler."
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