Chocolat, montres et morale
Je n'ai pas trop l'habitude de faire dans l'étude de moeurs, dans les humeurs et éclats. Je laisse cela à d'autres, plus doués que moi dans le domaine de la plume acérée (clin d'oeil à l'intéressé qui se reconnaîtra...).
Aujourd'hui, je fais exception à la règle.
Le petit nombre de personne qui me lit a probablement compris que je ne suis pas française d'origine. S'ils lisent attentivement, ils auront peut-être même découvert ma véritable patrie. Qu'importe, puisque je lève le voile maintenant: je suis Suisse; et, en ce moment même, auprès des miens.
J'ai toujours eu un rapport ambivalent à mon pays. Pas tous le comprennent. Certes, je dispose ici de nombreux avantages concernant la qualité de vie, certes, les paysages sont magnifiques, les transports en commun à l'heure, les rues propres et nettes, les gens polis.
Certes.
Mardi, je me trouvais dans un train pour aller à ***. Il était tôt (le Suisse se lève de bonne heure), j'avais payé mon café 4frs50 (environ 3euros), mon visage ne s'était crispé qu'un instant, bref, tout était NORMAL. Je somnole dans mon siège lorsque le haut-parleur se met en marche: "Mesdames et messieurs, nous vous prions de nous excuser, en raison de l'attente d'un train, notre train démarrera avec un retard de.... 2 minutes. Nous vous remercions de votre compréhension."
Je souris intérieurement. Les caricatures, comme les préjugés, comportent toujours une part de vérité. Mais jusque là, également, tout va BIEN.
Le train roule. Dans le compartiment sur ma droite se trouve un charmant petit couple, deux ados, visiblement amoureux, la jeune fille assez mignonne. En face d'eux un homme d'affaires, cravaté, la cinquantaine, séduisant mais coincé (un banquier, probablement, êtes-vous en train de vous dire... peut-être, mais bref). La jeune fille est lovée contre son amoureux, elle somnole, ils se tiennent la main en silence. Je rêvasse, en pleine nostalgie.
Tout à coup, le banquier les apostrophe, la voix tranchante (si, si, même avec l'accent suisse, c'est possible): "Pourriez-vous vous tenir un peu s'il vous plaît? Ce n'est pas une chambre à coucher ici. J'estime avoir le droit de voyager dans ce train de manière décente!"
Le couple, comme moi d'ailleurs, est abasourdi. Contrite, et très gênée, la jeune fille se remet droite comme un i, n'osant rien rétorquer au désagréable personnage.
Je suis TRES en colère. Non, je fulmine. Contre cet homme, contre mon pays. Bien sûr, ma réaction est peut-être excessive. Mais je trouve, parfois, qu'il y a des voitures brûlées qui se perdent.
Tout indique que, à l'automne, je reviendrai vivre dans ce pays. Il me faudra tout le courage que je n'ai jamais eu, et toute la détermination que j'espère acquérir, pour me battre, au quotidien, contre la morale bien-pensante établie ici. Il y aura des éclats. La conversation que j'eus, ce même mardi, avec une amie, me le confirme. Je dérange. On me trouve tous les torts, on veut me prouver que je suis la brebis galeuse qui doit rentrer au bercail, on me dit que je "me trouve des excuses" pour vivre "en dehors de la normalité", que je ne peux pas être heureuse ainsi...
Et bien si être heureuse implique d'agresser les gens qui s'aiment, si cela implique d'avoir comme but dans la vie de "voyager de manière décente dans un train", si cela implique de juger les autres, tout le temps, alors que visiblement on ne sait rien de ce qu'ils ont vécu ou vivent, alors je veux bien continuer à être malheureuse, de temps à autre.
Au moins, moi, je VIVRAI.