Après l'été
Elle avait l’impression que ses quotidiens, dernièrement, n’avaient été que cartons, départs et espoir d’ailleurs. Elle avait fait des choix, puis d’autres, et puis, souvent, elle n’avait pu retenir ces maudites larmes qui s’exilaient de ses yeux.
Elle avait fuit une ville, un pays, ne voulant pas voir qu’on est toujours rattrapé par delà les frontières. Les démons qui rôdent au crépuscule et dans l’aube sont les mêmes, au pied des montagnes comme sur les bords de l’océan. Le vent peut changer d’orientation, parfois, mais il finit par vous rabattre en plein coeur ce que vous aviez jeté au loin. Elle se retrouvait l’estomac rempli de choses mal avalées, pas digérées. Peut-être était-ce pour cela que la faim se faisait rare...
Les jours d’été approchaient. Bientôt le soleil inonderait la ville faisant brûler la pierre et fleurir les terrasses. Elle marcherait dans les rues, la nuit, une vague mélodie dans les oreilles. Déambulant, elle se souviendrait. Des soirées d’alcool. Des soirées de rire, d’excès; elle se souviendrait des amitiés qui se lient, si vite, et qui s’évaporent au petit matin, lorsque les brumes des liqueurs se retirent.
Elle s’efforcerait de garder le sourire accroché aux lèvres, malgré le vide entre les côtes à la pensée de cet autre été. D’une soirée autour d’un poisson sauce chocolat et du tableau couleur pastel dans le petit hôtel. De l’espoir fou. D’un corps nouveau, à jamais Autre, parce que les marques des déclics sont indélébiles. Oui, elle se souviendrait de la bouffée de liberté et de quelques notes de Miles Davis à l’approche du petit matin.
Elle se souviendrait de ses mains, et de son regard, fauve et jade. Le reste, elle le garderait au creux d’elle, bien en cage, car le passé doit dormir.
Et puis, lorsqu’elle aurait longtemps marché, lorsque les journées derrière la torpeur des persiennes toucheraient presque à l’automne, elle partirait. Elle retournerait au point de départ, là où personne ne sait réellement quelle Autre elle est devenue. Elle parlerait futur, travail et projets. Elle parlerait de choses anodines et elle rirait beaucoup.
Au fond d’elle, elle saurait que le combat continuait. Contre la lâcheté, contre la peur, contre ce cordon autour du cou, qu’il fallait couper, enfin, pour ne pas étouffer, elle qui avait toujours voulu savoir pourquoi sa respiration lui faisait défaut, si souvent, pourquoi sa gorge se serrait, pourquoi ses réveils en sursaut, happant de l’air... il fallait. Il fallait aussi dire non, dire „je suis“, il fallait faire et moins penser, faire et moins trembler, faire et moins aimer.
L’angoisse? Elle serait là. L’amertume aussi. Mais elle se battrait. Et derrière tous ces mots, peut-être, y aurait-il un jour une autre vie.
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